LE PRINTEMPS
DE SEPTEMBRE

À TOULOUSE

IL MURO
11 octobre 2016 - Fabienne Radi
En visite

Episode 2

 

FLÉCHIR SUR LA PARTIE ET LE TOUT

EN FAISANT TAPISSERIE

 

Où il sera question de façadisme toulousain, de John Baldessari réfléchissant sur la partie et le tout, de la couleur vert amande, d’une femme nue portant des fagots, du Roi Soleil faisant tapisserie dans un bal, de céramiques amérindiennes, de Pascal Brutal et de Pascal Obispo.


Quand on vient comme moi d’un pays (le Plateau suisse) où prédomine la molasse, on est ébahi en débarquant à Toulouse. Ici tout est en briques rose pâle et c’est magnifique, surtout avec cette lumière chaude du Sud Ouest. Rien à voir avec la brique britannique humide.

 

La location Airbnb où je loge est située sur les quais de la Garonne, à deux pas du bureau d’accueil du Printemps de Septembre. Ma logeuse est une jeune agente immobilière blonde qui sourit tout le temps. Elle habite au cinquième étage d’un immeuble Art déco splendide, tout en briques évidemment. Du bâtiment d’origine, il ne reste que les murs extérieurs, l’intérieur a été complètement vidé. Des lofts pour jeunes couples à revenus confortables ont remplacé les anciens appartements. Ça s’appelle du façadisme, m’a expliqué récemment un ami architecte.

 

Ma chambre possède une grande baie vitrée qui ne peut pas s’ouvrir. Pas besoin, m’explique ma logeuse en glissant avec élégance d’une pièce à l’autre pieds nus sur le sol en béton ciré, ici chaque pièce est reliée à un système de ventilation double flux décentralisé. Tout est blanc, les murs, les plafonds, les lampes, les meubles, les coussins, les rideaux, les bougies parfumées. Dans la salle de bain il me faut un moment pour arriver à faire fonctionner la colonne de douche high tech qui ressemble à un panneau de commande d’ascenseur, dans la cuisine je cherche comment ouvrir des tiroirs en mélaminé laqué qui n’ont pas de poignée et ne réagissent pas à la pression de mes doigts. En revanche la poubelle s’ouvre toute seule chaque fois que je passe devant.

 

Dans la cabine d’ascenseur toute en miroirs avec éclairage indirect à rubans LED qui me donne l’impression d’être dans une mini discothèque construite juste pour moi, je m’interroge : est-ce qu’on peut encore qualifier ce bâtiment d’immeuble art déco alors qu’il n’en reste qu’une pelure extérieure ? Je me souviens alors d’un texte de John Baldessari lu il y a quelques semaines. Ça s’appelle Dating Bars & Montaigne et c’est édité en français sous le titre Bars de rencontres et Montaigne  par une maison toulousaine spécialisée dans les écrits d’artistes (Contrat Maint).

 

Je suis une fan sans condition ni retenue de John Baldessari. En particulier de ses textes et entretiens, qui sont nettement moins nombreux que ses œuvres plastiques mais tout de même. C’est intelligent, déconcertant, clair, concis, léger et drôle. La lecture des fables de Baldessari, par exemple, vous réconcilie immédiatement avec l’art contemporain quand vous êtes fatigué de parcourir des articles abscons, des communiqués de presse brassant de l’air, des notices pompeuses ou des textes de médiation gonflés de poncifs. 

 

A un moment donné dans Bars de rencontres et Montaigne, Baldessari réfléchit à la différence entre la partie et le tout, le vide et le plein. Il prend l’exemple d’un vase grec reconstitué, les parties manquantes remplacées par du plâtre, et s’interroge : « Et si l’on remplaçait un par un les morceaux originaux par des morceaux de plâtre, quand le vase deviendrait-il une partie plutôt qu’un tout ? […] Si une installation de pierres de Richard Long était substituée pierre par pierre, à quel moment serait-elle volée ? » 

 

J’ai une autre question du même acabit sur les briques mais je préfère ne pas vous assommer tout de suite avec.

 

Revenons plus concrètement aux expositions. Durant le Printemps de Septembre, le Musée des Augustins abrite Le Musée préparé. On aurait pu l’appeler aussi Le Musée augmenté puisque le principe de cette exposition est d’infiltrer des œuvres contemporaines au sein des collections du Musée. Les pièces ont été choisies par les deux commissaires dans la collection de la Fondation Cartier et sont signalées de manière subtile, par des cartels spécifiques pour les œuvres en deux dimensions et par des socles vert amande pour celles en trois dimensions. C’est d’ailleurs parfois si subtil que le spectateur lambda ne remarque rien et passe tout droit. Sauf dans l’un des grands salons de peinture où il ne peut que s’arrêter devant une sorte de grand pont de danse, vert amande comme les socles, planté au milieu de la salle et sur lequel des œuvres contemporaines semblent avoir été invitées pour un bal. Il y a là notamment une femme toute nue qui porte un tas de fagots beaucoup trop lourd pour elle (Ron Mueck). Elle fait écho à d’autres créatures dévêtues qui peuplent les tableaux sur les murs mais sont occupées à des activités moins ordinaires, comme dépecer des satyres par exemple.

Une femme nue portant des fagots, par Ron Mueck


Apollon (nu clair) écorchant Marsyas (nu foncé), par Guido Reni


L’intervention que je préfère dans cette salle concerne un buste de Louis XIV. C’est un modelage en terre cuite réalisé par un sculpteur de l’époque du nom de Marc Arcis. Les autres sculptures de la salle sont posées sur des socles ovales en bois naturel disposées régulièrement le long des murs comme des sentinelles. Celle du monarque est placée au centre avec les œuvres contemporaines. Son socle ovale a été entouré d’une structure de bois carrée peinte en vert amande comme le pont de danse auquel elle est attenante. On a donc un socle moderne par dessus un socle ancien, façon poupées russes. Le cartel et le socle d’origine sont toujours visibles. Le socle vert a été ajouté ici pour signifier le déplacement de la sculpture. En substance on nous dit : Oui, oui, Louis XIV fait bien partie du bal. Posté en léger retrait, il observe discrètement les danseurs qui s’exhibent sur la piste. Droit devant lui, les fesses de la femme au fagot n’ont en aucun cas pu lui échapper. Le Roi Soleil se retrouve ici dans la situation de celui qui fait tapisserie en regardant ailleurs comme si de rien n’était. On songe au grand dadais qui n’arrive jamais à ses fins dans Le Bal d’Ettore Scola.

Le Bal d’Ettore Scola (1983)


Lorsqu’on arrive par l’escalier nord, on passe d’abord dans un petit salon vert où une photographie de Hiroshi Sugimoto presque toute noire (Irish sea, Isle of Man II, Night Seascapes Series, 1990) s’est glissée entre deux peintures classiques à cadre doré. Il faut du temps à la rétine pour s’habituer et distinguer le paysage. Les gens pressés ne voient rien. Dans le grand salon blanc qui suit, où les tableaux couvrent les murs sur trois étages éclairés par une verrière monumentale, le buste de Louis XIV apparaît de dos. On voit de loin une grosse masse brunâtre et informe qui fait penser à une bouse d’éléphant. En la contournant on découvre la figure du roi, avec ses boucles impeccablement mises en pli, ses sourcils bien arqués et ses moustaches finement taillées. Visiblement l’objet a été conçu pour n’être vu que de face.

Buste de Louis XIV (vu de dos) par Marc Arcis


J’ai pensé à ces vieilles dames qui perdent un peu la tête et qu’on croise de temps en temps dans le tram : elles sont toutes bien pomponnées, elles ont mis du rouge sur leurs lèvres, et parfois aussi sur leurs joues, se sont dessinés les sourcils au crayon, ont arrangé leurs cheveux avec soin sur le front, mais ont complètement oublié de coiffer l’arrière qui garde l’empreinte de l’oreiller.

 

Je descends l’escalier menant au cloître en même temps qu’une jeune journaliste qui écrit sur l’art pour plusieurs magazines féminins. Elle porte un chapeau de paille qui lui va très bien, des jeans parfaitement coupés et des sandales en cuir simples et chics. Elle est tout à fait raccord avec les supports qu’elle représente. Comme je l’ai déjà croisée quelques fois devant un plateau de petits fours ou le gisant d’un évêque, j’entame la conversation. Elle me dit qu’elle n’aime pas du tout le vert choisi pour les socles, puis me demande pour quel journal je travaille. Je marmonne quelque chose de passablement embrouillé avant de la quitter sans façons au bas des escaliers, car ce que j’ai soudain devant moi me laisse perplexe. Ça ne fait pas le même effet sur elle visiblement puisqu’elle file direct vers la sortie en snobant tout ce qui est vert.

 

Trois céramiques peintes de Virgil Ortiz


Ce que j’ai devant moi au bas des escaliers, c’est une série de personnages en céramique, posés sur des socles verts et protégés par des couvercles en plexiglas. Sur le cartel j’apprends que l’ensemble a été réalisé en 2011 par un céramiste amérindien du Nouveau Mexique, Virgil Ortiz. Les personnages ont la taille d’une poupée standard, leur corps est trapu voire dodu, ils sont complètement chauves, mais portent une barbe, une moustache et des sourcils très stylisés. Comme ils lèvent les bras et ouvrent la bouche avec ostentation, on imagine qu’ils sont en train de chanter. Leurs yeux  et leurs lèvres semblent maquillés, de gros anneaux rouges pendent à leurs oreilles. Quant à leurs vêtement, ils sont tout aussi étonnants : si l’on se concentre sur les mollets et le torse on pense à un costume folklorique (grec ? appenzellois ?). Entre les deux, soit de la ceinture aux genoux, on hésite entre le pantacourt à motifs ethniques ou un porte-jarretelles. C’est fascinant. Je reste un moment devant ces créatures qui oscillent entre bodybuilder à virilité twistée et gros poupon attendant son biberon. Je ne connais rien à  la céramique amérindienne et je ne devrais peut-être pas me prononcer sur elle. Pourtant je ne peux pas m’empêcher d’avouer ici que ces créatures m’ont rappelé deux Pascal bien français : Pascal Brutal et Pascal Obispo. Ça m’étonnerait beaucoup que Virgil Ortiz ait lu les BD de Riad Sattouf ou vu le chanteur de variétés à la télévision, mais pourquoi pas finalement. Sa pièce s’appelle Vertigo.

2 x Pascal : Brutal et Obispo


J’ai oublié de revenir sur la question des briques. Ça sera pour le prochain épisode.

 

A SUIVRE