LE PRINTEMPS
DE SEPTEMBRE

À TOULOUSE

IL MURO
18 octobre 2016 - Fabienne Radi
En visite

Episode 4

 

LE MESSAGE N’A PAS ÉTÉ ENVOYÉ

 

Où l’on se perd dans les rayures des sièges du métro toulousain, les interprétations sur les pattes d’oie d’une reine, le chantier chaotique d’un campus, les paysages du Kirghizistan, le papier peint déroutant d’un Musée, et où l’on retrouve finalement son chemin et ses esprits grâce au chanteur Antoine et à l’écrivain Jean d’Ormesson après avoir appris des choses sur le maniement des téléphones portables.

Pour atteindre la cité universitaire Jean-Jaurès à Toulouse, il faut prendre la ligne A du métro en direction de Campo Basso. On s’enfile dans un escalier roulant à la place Esquirol, partout du très beau carrelage blanc sans panneaux publicitaires qui donne l’impression de se trouver dans une gigantesque salle de bain. Finalement les motifs ici ne changent pas tellement, on passe des briques rouges en plein air aux briques blanches sous terre. A l’intérieur de la rame, on s’assied sur des sièges en velours rayé aux formes ergonomiques, les rayures ressemblent à celles des écharpes Paul Smith, mais en plus large et plus criard, un dégradé de couleurs allant du rose framboise au jaune citron, en passant par du vert pistache et du violet myrtille. Ça claque sous les néons blafards, les deux dames en camaïeu de beiges en face de moi ont l’air d’une paire de biscuits à la cuillère plantés dans des sorbets italiens.

 

Durant le trajet une voix féminine répète deux fois et beaucoup trop fort les noms des stations, d’abord en français puis en occitan. On passe à la station Patte-d’Oie, la voix crie Pedaouco  ou quelque chose d’approchant en occitan. Mais qu’est-ce que c’est que ce nom, Patte d’Oie ? Pourquoi pas Cellulite ou Poignées d’Amour pendant qu’on y est ? Tout d’un coup je me souviens qu’on est dans le pays du foie gras, les canards, les oies, ça doit être ça.  

 

Ah non  pas exactement, me corrige une guide historienne de l’art à casquette bariolée deux heures plus tard en reprenant avec moi le même métro mais dans l’autre sens. « Patte-d’Oie, ça vient d’une reine wisigothe du coin, Pedauque elle s’appelait, elle adorait prendre des bains pendant des heures, du coup elle avait la peau toute fripée en sortant de l’eau, ça faisait comme des pattes d’oie. D’autres disent que c’est parce qu’elle avait des pieds très grands et larges, un peu comme la reine Berthe, ou la Reine de Saba. C’est fou toutes ces reines qui avaient des pieds spéciaux ! » 

 

L’historienne à casquette a l’air de bien maîtriser le storytelling, elle connaît une foule d’anecdotes de tous bords, a réponse à tout, et quand elle commence on ne sait pas jusqu’à quand on en aura. Dans le campus universitaire Jean Jaurès, elle nous explique à grand renfort de moulinets comment toute la zone est en train d’être démolie et reconstruite simultanément. « Hop un bâtiment est rasé, hop un autre sort de terre  juste à côté en même temps ! » Elle fait très bien la pelle mécanique avec ses bras, et aussi les étudiants galopant entre les auditoires provisoires avec ses dix doigts. Derrière elle le campus a l’air immense, il y a des bâtiments flambant neuf avec encore des croix sur les vitres, des chaussées défoncées pleines de déviations, un bureau de poste désaffecté à la sortie du métro, une pizzeria aux fenêtres barrées avec des planches en bois, des panneaux bardés d’affichettes GO VEGAN, des magasins de photocopies qui se suivent à la queue leu leu, enfin des barrières en fil de fer un peu partout pour protéger on ne sait pas qui ni de quoi. C’est à la fois perturbant et pittoresque.

 

Après un exposé plein de fougue sur l’architecture des tripodes à coursives de Georges Candilis, la casquette bariolée confie notre petit groupe à une médiatrice qui porte des bottes de cowboy mexicain à motifs brodés. Celle-ci nous emmène à la Fabrique, le centre artistique et culturel du campus, pour voir une exposition de vidéos d’artistes kirghizes organisée par la curatrice Karine Tissot. Elle nous explique en chemin qu’elle est elle-même artiste et connaît très bien le Kirghizistan, elle l’a d’ailleurs traversé en stop il y a quelques années. A nos têtes, elle comprend assez vite qu’il va falloir nous donner quelques informations sur ce pays entouré d’autres pays au nom finissant tous par -stan (qui veut dire lieu en persan, soit dit en passant).

 

La première salle présente une installation vidéo (New Silk Road, Gulnara Kasmalieva et Muratbek Djumaliev) avec 5 projections alignées les unes à côté des autres. On dirait un train de marchandises qui traverse la nuit. Les images sont tantôt synchronisées, tantôt décalées. Ou alors elles sont complètement différentes et se font écho. On voit des camions minuscules qui traversent des paysages immenses. Les mêmes de face qui vous foncent dessus. Des hommes qui scotchent plus vite que leur ombre d’énormes paquets avec de l’adhésif. Des chiens errants qui viennent voir ce qu’il se passe. Des nomades qui s’arrêtent au bord de la route pour échanger avec les chauffeurs. A tous points de vue c’est impressionnant.

New Silk Road, Gulnara Kasmalieva et Muratbek Djumaliev


La médiatrice intervient : « La Route de la soie, ça vous dit quoi ? » Dans la salle toute noire mon voisin se lance incognito : « Heu…épices… Marco Polo ? » Une dame blonde à lunettes papillon complète : « Parfums et chameaux !» La médiatrice sourit en hochant la tête, puis développe sur ces animaux à une bosse remplacés par des véhicules à quatre roues motrices pendant que nous sommes hypnotisés par un essaim de camions sur les cinq écrans. Elle raconte l’histoire de cette route, les paysages grandioses, les rencontres formidables. A entendre les exclamations et soupirs qui s’élèvent dans l’obscurité, tout le monde est prêt à faire du stop au Kirghizistan pour ses prochaines vacances.

 

Dans la salle suivante il n’y a qu’une seule projection, mais qui occupe tout le mur. C’est une vidéo de l’artiste suisse Nadine Boller, peut-on lire sur le cartel à l’entrée. Une succession de plans larges où l’on voit des montagnes impressionnantes au loin et un plateau désertique au premier plan. Soudain des silhouettes arrivent par les côtés, certains à dos d’âne, d’autres dans de gros 4X4. Les silhouettes grimpent sur un bloc plat en béton, sans doute un vestige de l’ère soviétique, et sortent leur téléphone portable. « Le bloc est l’endroit où l’on a le plus de chance d’avoir du réseau dans la région » nous explique la médiatrice. Les silhouettes vont et viennent sur le bloc, on les entend parler à leur famille, amis, collègues. Des bribes de conversations banales comme on en entend tous les jours dans le tram,  « Salut tonton ! » « T’es au travail ? » « Tu fais quoi ? », « Quelle salope ! »,  sauf qu’on est à 3000 mètres d’altitude, au milieu de nulle part, dans des paysages qui auraient fait tomber le bandeau à John Ford. La vidéo s’appelle Bloc et procure dix minutes de bonheur burlesque.  

 

Joies inopinées des visites accompagnées : en bonus la médiatrice nous raconte une anecdote vécue. « Là-bas on voit souvent les gens taper sur leur téléphone portable et jeter ensuite celui-ci en l’air : c’est une technique pour attraper le réseau et faire partir le message » nous explique-t-elle avec un sourire jusqu’aux oreilles. Je ne peux pas m’empêcher  de penser à Roman Signer.

Bloc, Nadine Boller


Retour au centre-ville avec arrêt sur la place des Carmes occupée entièrement par un parking à étages en béton qui ressemble à une nummulite géante. La guide à casquette explique que c’est une construction de l’architecte des tripodes à coursives. Les Toulousains ont l’air de très bien s’accommoder de cette architecture brutaliste qui a remplacé un marché couvert du  19ème, lui même remplaçant un couvent du 13ème. En tous cas les cafés alentours sont bondés. La médiatrice prend le relais et emmène tout le monde au trot vers le Musée Paul Dupuy qui accueille le Musée Egaré.

 

« Egaré s’entend ici par rapport à la modernité, soit tout ce qui a été mis de côté ou carrément rejeté par cette modernité » clarifie la médiatrice dont les broderies des bottes mexicaines sont soudain parfaitement raccord avec le papier peint qui orne la plupart des salles et a été créé par un artiste (Bas van Beek), à la demande du commissaire (Charles Esche), à partir de motifs piqués dans les tableaux exposées. Entre les œuvres de patients d’établissements psychiatriques et celles d’artistes inclassables récupérées dans des collections locales, on navigue sans gouvernail dans des eaux troubles et agitées. La dame à lunettes papillon n’en croit pas ses yeux, elle doit s’asseoir un moment sur un banc. Elle en profite pour écouter au casque le discours d’un psychiatre renommé qui explique le développement de l’art thérapie sur un écran plat accroché au mur adjacent. Le psychiatre a des cheveux longs et gris, une barbe assortie, il est filmé assis confortablement devant sa bibliothèque et ressemble au chanteur Antoine, un autre égaré depuis longtemps sur les océans.

Détail du papier peint de Bas van Beek au Musée Egaré


En sortant du Musée nous sommes tous un peu sonnés par le retour au réel. Après les remerciements de chacun, la casquette bariolée et les bottes mexicaines disparaissent dans la foule de la rue du Languedoc. Il reste un peu de temps avant la fermeture des magasin. Je regarde mon plan et essaie de localiser la fameuse libraire dont on m’a parlé et dont je ne me souviens plus du nom, il me semble qu’il y a le mot ombres dedans. Je me perds un bon moment dans les ruelles autour du Capitole avant de la trouver. Je ne suis pas sûre que ce soit la bonne librairie mais tant pis. A l’entrée les nouvelles parutions sont rangées en piles par éditeur. Chez Gallimard, celle du dernier Jean d’Ormesson attire mon attention. Sous le nom de l’auteur, en majuscules avec de l’Académie française écrit juste en dessous, le titre du livre semble en parfaite adéquation avec ma journée. Je ne l’achète pas pour autant.


A SUIVRE