LE PRINTEMPS
DE SEPTEMBRE

À TOULOUSE

IL MURO
21 octobre 2016 - Fabienne Radi
En visite

Episode 5

 

DE BAS DE PLAFOND A TROP INTELLIGENT, EN COMPAGNIE D’ABBA ET A VELO

 

 

Où l’on baisse la tête pour ne pas heurter de fausses peaux de moutons, renonce à bricoler des selles de vélo, s’interroge sur les expositions trop intelligentes, avant de se laisser gagner par la mélancolie islandaise et de rester bouche bée devant une vidéo montrant la performance d’une jeune femme sourde.

Le Bureau d’accueil du Printemps de Septembre est coincé entre l’Ecole des Beaux-Arts et la Brasserie du même nom, au sein d’une arcade transformée dans les années 70 qui n’a pas du beaucoup changer depuis. Un crépi grossier fait d’une matière inconnue, qui ressemble à une vieille peau de mouton mais en dur, recouvre le plafond et les murs tout en ondulations. On s’attend à voir le groupe ABBA en pattes d’éléphant et chemise à jabot surgir d’un placard. Mais non, c’est une équipe de filles dynamiques et polyvalentes en baskets Adidas modèle 2016 qui sont installées là pour accueillir les visiteurs perdus ou avides de culture ou les deux en même temps.

 

L’arcade est divisée en deux, une partie de plain-pied avec la rue où les gens viennent glaner des informations sur le Festival, et une partie surélevée dévolue aux tâches administratives que l’on atteint par des escaliers si larges qu’ils en deviennent des gradins, ce qui est très pratique pour organiser des conférences. Voir déambuler l’équipe dans cette partie administrative supérieure est assez cocasse, parce qu’en plus d’être dynamiques et polyvalentes les filles sont dans l’ensemble plutôt assez grandes et que la hauteur du plafond en fausse peau de mouton ne doit pas dépasser 1 mètre 70. Elles passent d’un ordinateur à un autre avec la tête plus ou moins rentrée dans les épaules, ou carrément à l’équerre. On dirait une scène du film Dans la peau de John Malkovich lorsque John Cusack se déplace dans les couloirs de son entreprise installée au 7ème étage et demi d’un building new-yorkais.  

Being John Malkovich, Spike Jonze


Juste à côté du bureau d’accueil on peut voir une série d’œuvres de l’artiste Marion Baruch dans une petite salle d’exposition attenante appelée L’Adresse. On hésite entre tableau et sculpture. Quand on s’approche, on remarque que ce sont en fait des chutes de tissus épinglés au mur. Très graphiques, jouant sur les pleins et les vides, ces formes qui s’affaissent font soudain bizarrement écho aux pattes d’éléphant qui nous traversaient l’esprit un instant auparavant. Une sorte de grâce molle à vertu consolatoire (de quoi je ne sais pas, mais répondant certainement à un besoin impossible à rassasier).

 

Une des filles dynamiques et polyvalentes m’a prêté un vélo pour pouvoir me déplacer plus facilement entre les différents lieux du Festival. Le vélo est solide comme un percheron, il absorbe sans souci toutes les aspérités de la chaussée, change de vitesses sans couiner, se cadenasse en moins de temps qu’il ne faut pour le dire et possède même un panier à l’avant du guidon. Seul bémol : la selle est réglée beaucoup trop bas pour ma taille. Comme je n’ai pas l’envie ni le temps de chercher des clés allen dans une quincaillerie pour y remédier, je pédale avec les genoux qui remontent sous le menton, ce qui me donne de temps en temps la sensation de me promener sur le tricycle de mon petit neveu.

 

Pour aller aux Abattoirs – le Musée d’art moderne et contemporain de Toulouse – on passe par un quartier très intéressant, Saint Cyprien, moins touristique que le centre-ville, donc aussi moins ripoliné. Quand les boutiques de bougies parfumées laissent la place aux laveries automatiques, c’est toujours bon signe. Les Abattoirs sont un bâtiment impressionnant du 19ème siècle, tout en briques comme il se doit à Toulouse. En pénétrant à l’intérieur, on a la sensation d’être dans une église. Ce qui n’est pas si étrange quand on apprend que l’architecte du lieu, Urbain Vitry, s’est justement inspiré du plan d’une basilique. En faisant le tour de cet imposant édifice à vélo, j’ai essayé d’imaginer autrefois l’arrivée de wagons à bestiaux dans cet endroit. Les cris, les odeurs, les mouvements. Aujourd’hui ce sont des amateurs d’art contemporain calmes et concentrés qui ont remplacé les cochons et les veaux.

 

Le Musée présente une grande exposition réunissant deux jeunes artistes français passés du statut d’émergents à celui de confirmés par les institutions en moins de dix ans (Aurélien Froment  et  Raphaël Zarka). Il y a beaucoup de choses à voir, beaucoup de choses à lire, beaucoup de choses à écouter, beaucoup de liens à repérer. C’est habilement pensé, abondamment documenté, minutieusement réalisé, esthétiquement réussi. Mais au bout du compte le spectateur a l’impression qu’on lui montre surtout du doigt comme tout ceci est intelligent.

Montage des Attractions (détail), Aurélien Froment


A trois coups de pédale des Abattoirs, on a la possibilité de se plonger dans deux installations vidéo qui explorent des mondes tout à fait différents. Dans The Visitors de Ragnar Kjartansson on assiste à l’enregistrement d’une chanson triste par des musiciens qui jouent chacun dans une pièce différente d’un manoir 19ème siècle situé au bord de l’Hudson, lit-on sur le programme. Les musiciens sont reliés les uns aux autres par leur seul casque d’écoute. Un pianiste joue sur un demi-queue dans un grand salon, une violoncelliste s’est installée en haut d’un escalier, le batteur a déposé ses affaires à l’entrée de la cuisine, une accordéoniste s’est posée à l’étage dans une sorte de boudoir, un joueur de banjo a opté pour la bibliothèque, un bassiste est assis sur un lit dans une chambre à coucher avec sa copine qui dort juste à côté, enfin Ragnar lui-même joue de la guitare nu dans une baignoire au milieu de la salle de bain.

 

Les spectateurs déambulent lentement entre les écrans de l’installation, certains se couchent carrément par terre, emportés par la mélancolie produite par cette longue plainte (64 minutes tout de même) venue du Nord (Ragnar est islandais). Pour que l’effet soit complet et vraiment saisissant, il est préférable toutefois de se déplacer entre les écrans : à chacun d’eux correspond un haut-parleur qui diffuse le son du musicien qui y est présenté. Je conseille aussi d’éviter la fille accordéoniste en chemise de nuit qui en fait des tonnes dans le cliché artiste à fleur de peau. L’ensemble dégage une atmosphère assez proche de celle des films de Wes Anderson (La Famille Tennenbaum en particulier) qui explore d’ailleurs le même genre de questionnements sur la solitude, le besoin de faire partie d’un groupe ou encore la solitude dans le groupe.

 

Quelques mètres plus loin, l’installation de Stan Douglas (Luanda-Kinshasa) présente un enregistrement fictif dans le studio de la Columbia Records à New York au début des années 70 (la même époque où l’on écoutait ABBA en pattes d’éléphant, soit dit en passant). Le moindre faux pli d’un sous-pull à col roulé en élasthanne ou la plus fine rayure de pantalons taille basse en velours côtelé s’impriment sur nos rétines dans la gamme complète des teintes de l’époque (vert, orange et brun comme dominantes). Même minutie pour reconstituer les coupes de cheveux, le matériel d’enregistrement, les instruments ou la moquette du studio. Pour les gens qui ont traversé cette décennie comme moi, cela fait l’effet d’un paquet de madeleines. Une sensation d’irréalité aussi, car ces images sont d’une netteté implacable et éliminent de ce fait immédiatement la piste des archives (en pellicule cinéma forcément beaucoup plus floue). 

 

Quand on sort de là, l’inscription FORCE OUVRIERE - peinte en grandes lettres évidées au-dessus de la porte de l’immeuble juste à côté - ne fait que renforcer cette impression de décrochage temporel. Je reprends mes esprits et mon vélo puis m’engage rapidement sur le pont des Catalans pour atteindre l’espace EDF Bazacle avant la fermeture des expositions.

 

Retour dans le Futur avec la sculptrice Claudia Comte qui s’est emparée de pièces manufacturées de l’industrie aéronautique (une spécialité locale avec le foie gras, faut-il le rappeler) pour les présenter sur des socles en bois qu’elle a consciencieusement brûlés et rayés à la défonceuse. « On ferme dans cinq minutes ! » me dit poliment mais fermement une dame en tailleur rayé qu’on dirait assorti aux pièces qu’elle doit surveiller. J’ai le temps de voir des formes blanches laquées qui évoquent tantôt des masques et des outils échappés d’une vitrine d’un Musée d’ethnographie, tantôt un set complet d’une vaisselle futuriste, pinces à crustacés et  cloche à fromages compris. « Les socles sont très réussis ! »  dis-je à la dame avant de m’enfuir, chez EDF on ne badine pas avec l’heure.

 

Comme je rentre définitivement à Genève le lendemain matin, il me reste une soirée pour voir le programme des vidéos projetées dans les cours des Musées. « Il ne faut pas rater ça ! » m’a-t-on répété sous le plafond en peau de mouton.

 

C’est le moment d’évoquer ici la vidéo formidable de Camille Llobet intitulée Voir ce qui est dit et d’essayer de dire ce que j’ai vu, soit une jeune femme sourde expliquant en langage des signes ce qu’elle est en train de voir et que nous spectateurs de la vidéo ne voyons pas ni n’entendons, à savoir la répétition d’un orchestre. La jeune femme est filmée en plan fixe face caméra, derrière elle on aperçoit les sièges vides d’une salle de concert. Elle explique le visage gonflé des hautboïstes qui entrent en piste, les palpitations des violonistes au moment des accélérations, les archets qui décollent, les raclements de gorge et les toussements pendant les pauses, les regards concentrés sur le chef  lors des reprises, le tout avec des mimiques et une expressivité qui ferait passer Jerry Lewis pour Buster Keaton. Je regarde ébahie cette performance dans la cour d’un Musée qui accueille des égarés sous un début de pluie, et en l’écrivant je me dis que ça ferait une bonne fin pour ce feuilleton dont c’est le cinquième et dernier épisode.

 

Voir ce qui est dit, Camille Llobet


Mais c’est sans compter le groupe ABBA et ses pattes d’éléphant qui est revenu sur moi comme un boomerang. En faisant des recherches sur Ragnar Kjartansson quelques jours après mon retour à Genève, j’ai en effet appris que l’artiste islandais avait choisi le titre de son installation en hommage à celui du dernier album du groupe pop suédois, The Visitors, enregistré en 1981 juste avant leur séparation. Mon job de visiteuse pour le Printemps de Septembre s’arrête donc ici en fredonnant avec eux Voulez-vous ?